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5 mars 2016

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Rencontre avec Ourika

Une religieuse m’introduisit dans ce cloître, que nous traversâmes en marchant sur de longues pierres plates qui formaient le pavé de ces galeries : je m’aperçus que c’étaient des tombes, car elles portaient toutes des inscriptions pour la plupart effacées par le temps. Quelques-unes de ces pierres avaient été brisées pendant la révolution : la sœur me le fit remarquer en me disant qu’on n’avait pas encore eu le temps de les réparer. Je n’avais jamais vu l’intérieur d’un couvent ; ce spectacle était tout nouveau pour moi. Du cloître nous passâmes dans le jardin, où la religieuse me dit qu’on avait porté la sœur malade : en effet, je l’aperçus à l’extrémité d’une longue allée de charmille ; elle était assise, et son grand voile noir l’enveloppait presque tout entière. Voici le médecin, dit la sœur, et elle s’éloigna au même moment. Je m’approchai timidement, car mon cœur s’était serré en voyant ces tombes, et je me figurais que j’allais contempler une nouvelle victime des cloîtres, les préjugés de ma jeunesse venaient de se réveiller, et mon intérêt s’exaltait pour celle que j’allais visiter, en proportion du genre de malheur que je lui supposais. Elle se tourna vers moi, et je fus étrangement surpris en apercevant une négresse. Mon étonnement s’accrut encore par la politesse de son accueil et le choix des expressions dont elle se servait. « Vous venez voir une personne bien malade, me dit-elle : à présent je désire guérir, mais je ne l’ai pas toujours souhaité, c’est peut-être ce qui m’a fait tant de mal. » Je la questionnai sur sa maladie. « J’éprouve, me dit-elle, une oppression continuelle, je n’ai plus de sommeil, et la fièvre ne me quitte pas. » Son aspect ne confirmait que trop cette triste description de son état : sa maigreur était excessive, ses yeux brillants et fort grands, ses dents d’une blancheur éblouissante, éclairaient seuls sa physionomie ; l’âme vivait encore, mais le corps était détruit, et elle portait toutes les marques d’un long et véritable chagrin. Touché au-delà de l’expression, je résolus de tout tenter pour la sauver ; je commençai à lui parler de la nécessité de calmer son imagination, de se distraire, d’éloigner des sentiments pénibles. « Je suis heureuse, me dit-elle ; jamais je n’ai éprouvé tant de calme et de bonheur. » L’accent de sa voix était sincère, cette douce voix ne pouvait tromper ; mais mon étonnement s’accroissait à chaque instant. « Vous n’avez pas toujours pensé ainsi, lui dis-je, et vous portez la trace de bien longues souffrances. — Il est vrai, dit-elle, j’ai trouvé bien tard le repos de mon cœur, mais à présent je suis heureuse. — Eh bien ! s’il en est ainsi, repris-je, c’est le passé qu’il faut guérir ; espérons que nous en viendrons à bout : mais ce passé, je ne puis le guérir sans le connaître. — Hélas ! répondit-elle, ce sont des folies ! » En prononçant ces mots, une larme vint mouiller le bord de sa paupière. « Et vous dites que vous êtes heureuse ! m’écriai-je. — Oui, je le suis, reprit-elle, avec fermeté ; et je ne changerais pas mon bonheur contre le sort qui m’a fait autrefois tant d’envie. Je n’ai point de secret : mon malheur, c’est l’histoire de toute ma vie. J’ai tant souffert jusqu’au jour où je suis entrée dans cette maison, que peu à peu ma santé s’est ruinée. Je me sentais dépérir avec joie, car je ne voyais dans l’avenir aucune espérance. Cette pensée était bien coupable ! vous le voyez, j’en suis punie ; et lorsque enfin je souhaite de vivre, peut-être que je ne le pourrai plus. »…

Extrait d’Ourika de Claire de Duras




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